« Tsiganes en Roumanie »

C’est le nom du photoreportage écrit par Bernard Houliat et photographié par Antoine Schneck, publié en 1999 par les éditions du Rouergue. Bel hasard, c’est dans la maison d’hôtes de rêve tenue par Bernard Houliat et sa femme Doinita, Casa cu cerbi, que nous avons dormi durant notre séjour en Bucovine. Un matin au petit-déjeuner, je tombe sur un livre au milieu d’une pile d’ouvrages : Tsiganes en Roumanie. L’ouvrage est instructif, vivant, chaleureux. Les photos sont réalistes.livre bernardEn attendant de me le procurer en France, je ne peux que le recommander aux lecteurs curieux de découvrir l’histoire des Tsiganes et leur condition de vie en Roumanie.
Voici quelques notes prises à partir de l’ouvrage.

Légendes sur l’origine des Rroms
– Egitanos, Gitans, Gipsies. Ils sont Egyptiens selon Voltaire. Cette hypothèse d’origine est avantageuse pour les Rroms qui aiment la mettre en avant.
– Leur vie repose sur une faute originelle : un des leurs a forgé les clous de la croix du Christ. D’autres ont volé un clou de la même croix.
– Hérode fait encercler Jérusalem pour empêcher que l’enfant Jésus y pénètre. Une vieille tsigane le fait passer en cachette. Depuis, Dieu permet à tous les Tsiganes de voler l’équivalent de cinq sous par jour.

L’origine du peuple rrom
Les Rroms sont d’origine indienne. Des similitudes de langages ont été constatées entre le sanscrit, une langue indo-européenne, et le rromani. Les Rroms ont quitté l’Inde pour l’Iran, en s’appropriant 150 termes persans. D’Iran, ils ont ensuite rejoint l’Anatolie (terre d’Arméniens, de Grecs, de Géorgiens, d’Ossètes). Ils ont fait leurs une vingtaine de mots arméniens et 200 mots grecs.

L’appellation « Tsiganes »
Le terme Tsiganes vient du grec atinganoi qui signifie « les intouchables ». Musiciens errants, adeptes de sorcellerie, ils arrivent d’Asie et s’installent dans l’empire byzantin.

Roms ou Rroms ?
« Roms » veut dire « hommes » en langue rromani. Pourquoi écrit-on Rroms avec deux Rr ? Les Roumains ne veulent pas être assimilés aux Rroms. Pour cela, ils ont imposé un renforcement du « r » dans le mot rrom.

Manouches, Sinti, Gitans, Rrom
Les Manouches et les Sinti sont concentrés en Europe de l’Ouest, les Gitans au sud-ouest du continent et les Rroms en Europe centrale et orientale.

Tsiganes en Roumanie
Officiellement, 409 723 vivent en Roumanie. En réalité, ils seraient entre deux à quatre millions sur le territoire roumain.

Quelques grandes familles Rroms
– Caldarali : c’est la tribu la plus connue en Roumanie. Le nom vient de « kalderash », qui signifie chaudronnier en roumain. On les croise souvent dans les villages, aux abords des routes, sur les marchés. Ils sont spécialisés dans la réparation des chaudrons et d’alambics. Bien que de nombreuses familles Caldarali soient très fortunées depuis les années 90, conservateurs et respectueux des traditions, les familles Caldarali continuent de planter leur tente chaqué été aux abords des villages.
– Spoitori : appelés aussi Turcs ou Mahommedani. Jusqu’en 1935, ils sont musulmans. Par la suite, ils seront baptisés en masse. Leur dialecte est emprunt de mots d’origine turque.
– Xoraxani : désigne littéralement « ceux qui lisent le Coran ». Ce sont des Rroms musulmans de la mer Noire, qui se disent Turcs.

Esclaves en Roumanie au 14e siècle
En Roumanie, les premières apparitions de Rroms remontent au 14e siècle. Ils sont fait esclaves dans les principautés roumaines. On distingue alors trois types d’esclaves rroms :
– les esclaves des princes,
– les esclaves des monastères,
– les esclaves des grands propriétaires, les boïars.
L’esclavage en Roumanie est aboli en 1848…et finalement rétabli quelques semaines plus tard par les Turcs et les Russes.

Sédentarisation au 18e siècle
Dans la 2e moitié du 18e siècle, l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche puis son fils Joseph II améliorent le sort des Tsiganes. L’école devient obligatoire, ils sont contraints à vivre dans les maisons. Un effet de sédentarisation s’observe alors dans des villages en Transylvanie, Maramures, Banat. Aujourd’hui, les jeunes Rroms désertent l’école, beaucoup sont analphabètes.

La roumanisation du pays
En 1940, sous l’influence des légionnaires et de l’idéologie nazie, le maréchal Antonescu se lance dans la roumanisation de la Roumanie. Le recensement de 1942 fait état de 11 441 Tsiganes établis en Roumanie. Ils sont alors transportés en Transnistrie. En octobre 1942, l’Allemagne s’oppose à cette transportation car des Allemands vivent en Transnistrie, le peuple ne souhaite pas côtoyer de Tsiganes. Mais c’est trop tard. Au même moment, l’Allemagne nazie choisit la solution finale. Au total, 26 000 Rroms ont été transportés en Transnistrie. La moitié n’en sont jamais revenus. Dans les manuels scolaires roumains, rien n’est dit sur l’esclavage ni la déportation des Rroms.

Us et coutumes
– Un enterrement est festif, il est souvent accompagné de musique et d’alccol
– si une femme lève sa jupe face à un étranger, cela signifie « tu es mahrani », c’est-à-dire « tu es impur, va-t-en ». Un « gajé » signifie étranger, impur en rrom.
– une femme qui accouche est considérée comme impure. Pour cette raison, elle accouchera dans une charette et non dans une tente. Les vêtements de la future mère seront ensuite brulés. Le père attendra quelques jours avant de voir sa femme et faire connaissance avec son enfant.

Jeunes mères  © Antoine Schneck

Jeunes mères © Antoine Schneck

 © Antoine Schneck

© Antoine Schneck

« Leur périple lève le voile sur un univers d’une richesse, d’une diversité, d’une complexité insoupçonnées. Au fil des mots et des images, ils font venir à nous dans leur vérité, des mendiants et des nouveaux riches dans leurs palais mirobolants, des forgerons et de fabuleux musiciens, des gens très ordinaires et de vrais nomades, des charognards, des évangélistes, des maraudeurs, d’anciens déportés, des chefs traditionnels, des fins politiques, des seigneurs, des mégalomanes, des militantes familières d’Internet, des jeunes femmes surprenantes, des jeunes que l’on marie sans qu’ils aient leur mot à dire et des vieux qui s’aiment. Certains, résignés, ont oublié jusqu’à leur langue tandis que d’autres revendiquent haut et fort leur culture. » (4e de couverture)

Tsiganes en Roumanie, Bernard Houliat, Antoine Schneck, Editions du Rouergue, 269 pages.

Notes personnelles : Myriam Blal

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Avoir 30 ans… en Serbie

Ils ont trente ans et vivent à Belgrade. Leur joie de vivre et leur volonté de s’en sortir contrastent avec l’état du pays, au bord de la faillite. Rencontre avec Filip, Tamara, Marko, Bane, et Micha.

Filip a 31 ans. Il a toujours vécu à Belgrade. Démocrate et pro-européen, il s’est engagé en politique dès ses années étudiantes. A l’université, il suit des cours de sciences politiques. Devenu une figure politique en Serbie, il est inquiété à plusieurs reprises par des nationalistes. Un jour, il reçoit une menace de mort, mais il maintient son cap. Quelques mois plus tard, il est passé a tabac dans la rue, il en gardera des séquelles bien visibles sur son mollet droit. Il plaque tout le jour où son père est licencié de son travail, à cause de l’engagement politique de son fils. Filip décide alors de consacrer sa vie à sa deuxième passion : le vélo. Un Néerlandais, rencontré au cours de sa vie politique, lui propose de lancer avec lui une activité de visite touristique de Belgrade à vélo.  Il accepte le défi et prend les commandes de la jeune entreprise. Le jeune serbe embarque les touristes étrangers pour une balade de quelques heures, en partageant sa connaissance de la ville, en anglais. Nous aurons la chance de profiter de ce guide hors-pair. Il nous apprendra notamment comment la nouvelle ville a été construite par des milliers de jeunes patriotes yougoslaves sans expérience, suite à l’appel du maréchal Tito, que la plupart des musées nationaux sont fermés, pour des raisons budgétaires… Filip nous dira également que la richesse culturelle de l’ex-capitale de la Yougoslavie est ailleurs, souvent dans des initiatives privées, associatives et alternatives.

Filip et Myriam admirent la vue sur Zemun et Belgrade

Filip et Myriam admirent la vue sur Zemun et Belgrade

Après sa journée de travail, Filip rentre dans son appartement de 70m², proche du centre de Belgrade. Depuis le départ de sa sœur, il vit seul dans ce grand appart au charme rétro. « La localisation est pratique, ma mère habite à 50 mètres de là. Je vais la voir quasiment tous les jours. Je paie 400 euros par mois ici, c’est assez cher. Pour boucler mes fins de mois, je fais du Airbnb : je loue deux chambres à la nuit, comme une pension. » C’est de cette manière que nous avons rencontré Filip. Idem pour Marko, notre deuxième hôte à Belgrade. A 29 ans, Marko vit toujours chez ses parents. En attendant d’obtenir son doctorat, il est professeur à l’université de Belgrade. Il gagne 300 euros par mois. « Bien sûr que j’aimerais avoir mon appart ! J’ai une petite amie, ce serait bien qu’on se marie… Mais pas avant deux ou trois ans. » En attendant, Marko lui aussi loue un petit appartement acheté grâce au soutien familial. Avec sa sœur, ils l’ont entièrement retapé, et désormais ils en assurent la location pour de courtes durées.
Un système politique en disgrâce
La sœur de Filip, Marja, est partie étudier en France depuis 2 ans. Malgré l’absence de visa de travail, elle va essayer de rester à Paris. « Du temps de la Yougoslavie, les gens pouvaient voyager plus librement. Aujourd’hui ce n’est plus le cas. Quand notre demande est acceptée, on nous accorde seulement un visa temporaire, comme pour ma sœur. »
Le marché du travail est déprimé en Serbie. Et il est très difficile pour un jeune de se placer dans une entreprise si l’on n’est pas proche d’un parti, ou si l’on ne connait pas « quelqu’un ». Filip nous présente son amie Tamara. Ils sont amis depuis des années et sortent ensemble depuis quelques semaines. Assis sur la terrasse, à décortiquer les graines de tournesol, Tamara évoque un sujet sensible. »La situation ici est grotesque… Tiens, l’histoire du recrutement des 1 000 leaders de demain par exemple ! Le gouvernement a lancé en grandes pompes un programme de recrutement de 1 000 jeunes pour les médias publics. C’était incroyable, cela faisait longtemps qu’on n’avait pas vu un tel enthousiasme chez les jeunes. Plus de 17 000 personnes de tout le pays ont postulé. C’était il y a deux ans. J’ai une amie qui a postulé à l’époque, elle est toujours en lice ! Aucune personne n’a été recrutée, peut-être par manque de moyens, mais c’est surtout un nouvel écran de fumée pour masquer la misère ! Sans compter le fait que les postes sont généralement réservés aux proches du pouvoir. Plus aucun politique n’en parle sauf les jeunes pour lesquels c’est un scandale ! »
Filip acquiesce puis enchaîne : « Hé, ça vous dit de venir voir le match de foot avec nous chez un copain ? » Bien sûr ! Et désolé Myriam… Nous grimpons à l’arrière de la Peugeot 206 de Tamara.

L'appartement de Filip

L’appartement de Filip

Tamara est une privilégiée. Elle a un bon poste, au service qualité d’une grande banque internationale. Dans cette ville très propre à l’architecture austro-hongroise, il est rare de voir les jeunes dans une voiture récente. Passage express à la station service, le temps pour Filip d’aller parier l’équivalent de 15 euros sur ses pronostics pour le match de football. « Bien sûr que je connais le FC Nantes, grâce aux paris ! Ici les gens sont des parieurs fous, on peut même miser sur un match de 7ème division anglaise. Mais le meilleur d’entre nous à ce jeu, c’est un copain que vous allez voir tout à l’heure. »
Depuis les guerres, galère et système D
Nous roulons vers un quartier construit illégalement dans la banlieue de Belgrade. 200 000 personnes vivent là, nous dit Filip. Le gouvernement fait semblant de ne pas voir, puis régularise progressivement la situation de milliers de personnes. La création de ce quartier remonte à la guerre de Yougoslavie. Les conflits ont entraîné le déplacement d’un million de personnes dans la zone. Une grande partie des Serbes qui ont quitté la Bosnie ou la Croatie se sont réfugiés dans ces faubourgs. Alors que la Serbie accueillait dans le passé une incroyable mosaïque de peuples, les déplacements et regroupements de population ont abouti pendant la guerre à une certaine homogénéisation ethnique. La situation est identique dans l’ensemble des pays d’ex-Yougoslavie.
« Mon pote Bane (ndlr : à prononcer Bané) a construit sa maison dans ce quartier avec l’aide de son père. » Comme beaucoup de Serbes que nous croiseront, Bane est grand et large. Pas étonnant de les voir souvent en short dans la rue, un ballon de basket sous le bras. La famille du jeune homme a fui Mostar et la Bosnie en 1992. Il ne faisait pas bon être Serbe là-bas, à cette époque. Il s’en souvient bien. Bane est ingénieur mécanique, il gagne bien sa vie. Malgré cela, il envisage de partir travailler en Allemagne, d’ici deux ou trois ans. « Ils ont besoin de gens comme moi là-bas. ». Sa petite amie vit au Monténégro. Elle est d’accord pour le rejoindre à Belgrade, mais pas à n’importe quel prix. Un engagement par exemple ? « Je ne me sens pas prêt… On n’a jamais vécu plus de quelques jours d’affilée ensemble ! ». Quand je lui pose la question, il admet que c’est avec elle qu’il veut faire sa vie.

Micha et Bane

Micha et Bane

Un petit homme chauve de 35 ans frappe à la porte. Il a 30 minutes de retard, « comme d’habitude » sourient ses amis. Voici qu’entre en lice le parieur aux mains d’or, l’ami dont nous a parlé Filip dans la voiture. Derrière ses lunettes épaisses comme des culs de bouteille, Micha a un air jovial. « Quand j’étais enfant, je rêvais de devenir architecte pour dessiner des bâtisses incroyables. La réalité m’a rattrapé. Aujourd’hui, je coordonne les travaux dans une boîte de BTP. Mais c’est très instructif, le bâtiment. » Moyennant 600 euros par mois, Micha travaille de 9h à 21h pour cette entreprise. « On est habitué à pas mal bosser ici. « Attendez les gars, interrompt Tamara, j’ai un copain qui a un hôtel proche de la frontière avec la Roumanie. Il cherche à recruter une personne en charge de l’accueil des clients. Le job est bien payé, 600 euros par mois, pour travailler 12 heures par jours six jours sur sept. Il ne trouve pas, personne n’est intéressé ! Ils sont feignants dans ce coin ! » dit-elle avec un sourire.
Faire la fête, fuir pour l’Allemagne
Micha poursuit la discussion. « Ici, juste avec ton salaire d’employé, tu galères, donc il faut ruser. Mon cas est un peu à part… J’ai gagné pas mal d’argent grâce aux paris il y a quelques années. J’avais un contact en Argentine qui était le frère d’un joueur de deuxième division. Il me disait ce qu’il allait se passer au cours du match à venir : carton rouge, but contre son camp… Je le payais pour son rôle d’informateur. Je me suis pas mal enrichi comme ça, jusqu’à ce que le joueur se fasse prendre, en 2006. » Micha envisage lui aussi d’émigrer en Allemagne à court terme. « Par contre, il faut que je mette à la langue… c’est pas gagné ! »
La crise frappe durement la Serbie. Après les années de guerre, la situation commençait lentement à se redresser lorsque la crise mondiale a touché le pays. Les observateurs internationaux pointent du doigt de nombreuses irrégularités… Comme le fait que les rares entreprises rentables soient au mains des hommes du pouvoir et leurs entourages… ou que les seigneurs de guerres des années 1990 soient aujourd’hui parmi les personnes les plus riches et influentes du pays.

Pour le reste de la population, le salaire moyen oscille entre 300 et 400€. Comme au Liban, nous posons la question : « Le coût de la vie ici est deux fois moindre qu’en France, mais les salaires quatre fois moins élevés. Les terrasses et les boîtes de nuits sont pleines… Comment font les gens pour vivre ?? ». Encore une fois, c’est le système D qui prévaut. Le rôle des parents est primordial. Pour l’hébergement ou pour fournir des légumes. Il y a aussi les petits boulots. Et puis, comme au Liban, on entendra à plusieurs reprises des choses comme ça : « vous savez, on a connu la guerre, les bombardements. Cela n’a jamais empêché les gens de vivre et faire la fête. Quand on n’a pas grand chose à perdre… »

*Par souci de confidentialité, les prénoms des protagonistes ont été changés.

Photo, textes : Myriam Blal, Maxime Amieux

Avoir 30 ans… en Roumanie

Andreea et Daliana

Andreea et Daliana

C’est notre deuxième soirée en Roumanie, à Timisoara précisément. L’histoire récente du pays est intimement liée au peuple de cette ville  de 300 000 habitants, située à l’ouest du pays, dans la région du Banat. Les habitants de Timisoara ont été les premiers à se révolter contre le régime communiste de Ceausescu le 16 décembre1989. Les protestations s’étendent à l’ensemble du pays en un temps record. Le 22 décembre de la même année, le régime prend fin, Nicolas Ceausescu et sa femme seront jugés et condamnés à mort le 25 décembre 1989.
Sur la place Unitii, le soleil est en train de se coucher, les immeubles à l’architecture italienne sont bas, le ciel paraît si proche. Les terrasses des cafés et des restaurants qui entourent la grande place sont pleines. Attirés par la bonne odeur de pizza qui s’échappe d’un restaurant italien, nous nous en approchons. La terrasse est complète, dommage ! Nous sommes en train de partir quand nous entendons un « Hey ! ». Nous nous retournons. Une jolie femme attablée avec deux amies nous fait de grands signes en souriant. Euh… Mais oui ! Nous étions dans le même minibus qui nous a conduit de Belgrade à Timisoara l’avant-veille.
Elle s’appelle Andreea. Ses deux amies Daliana et… Andreea. « Notre » Andreea nous invite à rejoindre leur table le temps de l’apéro, avant qu’une table se libère à l’extérieur. « Les pizzas sont délicieuses ici, il faut absolument les tester ».

Andreea

Andreea

Andreea a 32 ans. Elle semble être sortie tout droit d’un film des années 50. Sa coupe est impeccable, son port de tête altier, quelle élégance ! Doctorante en philologie, Andreea enseigne l’anglais à l’université des sciences agricoles et médecine vétérinaire de Timișoara. « Je gagne 250 euros par mois, 300 euros avec les cours supplémentaires que je donne régulièrement. C’est peu. Si je n’avais pas de doctorat, je ne gagnerai que 200 euros ».  Son amie Daliana est photographe. Pour vivre correctement, Daliana cumule les contrats. Elle est vendeuse au sein de deux boutiques de vêtements appartenant au même propriétaire. « C’est très commun que les gens fassent deux à trois boulots ici pour vivre. Et encore, ce n’est pas toujours suffisant. Comme beaucoup de trentenaires célibataires, je vis encore chez mes parents. Sans l’aide de tes parents, tu vis mal ici ». Andreea vit seule quant à elle. Elle est bien consciente de faire figure d’exception parmi ses amis trentenaires. « Mes parents sont docteurs, ils ont ouvert une pharmacie il y a quelques années. L’argent économisé leur a permis d’acheter un appartement, c’est celui dans lequel je vis actuellement. Sans eux, je n’aurais jamais pu vivre seule. De nombreux jeunes de notre âge ont choisi d’émigrer vers l’Espagne, l’Italie et les Etats-Unis, pour tenter de mieux gagner leur vie.
Finalement, nous dînerons tous ensemble à leur table. Les jeunes femmes se mettent à parler en roumain. Au bout de quelques minutes, Andreea s’excuse de ce long aparté. L’heure est solennelle et joyeuse : leur autre amie Andreea vient de leur annoncer qu’elle a décidé de se marier avec un de leurs amis en commun !  » Waouh…je n’arrive pas à y croire, s’étonne Andreea, je suis tellement heureuse pour eux. » Le futur époux fait une apparition surprise au même moment, il vient chercher sa bien-aimée sur son vélo. La scène est surréaliste. Célibataires, Andreea et Dali aspirent à trouver l’âme sœur. « Ce n’est pas facile », confie Andreea. La soirée se poursuit, elle est joyeuse, bavarde, ponctuée d’éclats de rire, où l’on parle notamment de musique et de littérature roumaine. Andreea et Daliana me notent avec application la musique qu’elles apprécient, les auteurs qu’elles nous recommandent (à paraître prochainement dans les rubriques musiques et lectures de Lieux Uniques). Il est minuit, les jeunes femmes travaillent tôt le lendemain. Nous nous saluons en espérant se revoir à notre retour à Timisoara.

Andreea numéro 2 et son futur mari.

Andreea numéro 2 et son futur mari.

A Timisoara, nous ferons également connaissance avec Dani, un particulier contacté sur Airbnb. Le jeune roumain de 26 ans est web programmeur et travaille à distance pour une société basée à Munich. Employeur comme salarié, tout le monde paraît s’y retrouver : « je touche un bon salaire supérieur à la moyenne des salaires roumains, les allemands ont un salarié formé à moindre coût. Je gagne bien ma vie, et j’arrondis aussi mes fins de mois avec la location de courte durée de plusieurs appartements à des particuliers. »
Et à la campagne ?

Stefan et sa famille dans les champs

Stefan et sa famille dans les champs

A Breb dans les Maramures où nous séjournerons quelques jours, le temps semble s’être arrêté. Maisons traditionnelles en bois, routes en terre, les paysages de montagne et les petites collines vertes s’étendent à perte de vue tout au long de la route unique et sinueuse qui y mène. La région des Maramures est notamment réputée pour ses églises en bois, dont les plus anciennes datent du XIVe siècle.
Maxime s’engage par curiosité dans un champ, un homme descend de son escabeau. Il lui propose une cerise, quelques minutes plus tard, il sera assis au milieu de sa famille, invité à pique-niquer à leurs côtés. Au menu, une soupe avec du pain frais et des oignons. Mais impossible de commencer le repas avant d’avoir ingurgité une gorgée de palinka, une eau de vie à base de fruit (prune, pomme…) très répandue dans les Balkans.
Stefan et sa femme Mariana ont 33 ans. Ils ont deux enfants de six et neuf ans. Celui de neuf ans est scolarisé, le plus jeune ira à l’école à la rentrée prochaine.
Le jeune couple vit avec les parents de Stefan. Tous vivent de la terre. Le travail est entièrement manuel dans la région, les machines agricoles sont inexistantes. « La terre est mauvaise ici. Il y a 30 centimètres de terre et en dessous, c’est uniquement de la roche. Il est impossible de la travailler avec une machine » explique Stefan.

Pain maison, soupe à la crème, oignons crus...déjeuner sur l'herbe en compagnie de Stefan et les siens

Pain maison, soupe à la crème, oignons crus…déjeuner sur l’herbe en compagnie de Stefan et les siens

Plusieurs mois par an, Stefan part travailler en Allemagne avec sa femme. Les enfants restent avec les grands-parents. Il a essayé le travail à l’usine mais ce n’est pas rentable. « On ne peut pas travailler plus de huit heures par jour, et pas les week-ends. Donc on travaille dans les champs, pour la plus grosse exploitation agricole d’Allemagne. Elle emploie 1 500 Roumains, et très peu d’autres nationalités. C’est parce que les Roumains ne sont pas chers, mais surtout ils bossent dur. Là-bas, je travaille autant d’heures que je veux, c’est mieux. »
Lorsque Maxime demande à Stefan si il a déjà envisagé de quitter son pays pour l’Allemagne, le jeune homme répond : « si je pars loin de mes terres et de mes enfants, c’est pour gagner de l’argent, c’est tout. L’Allemagne ce n’est pas chez moi. Ma vie est ici. Elle est douce et agréable. Je retourne travailler dans deux semaines en Allemagne avec Mariana ».

Textes et photos : Myriam Blal, Maxime Amieux

Impressions de Géorgie – partie II

Les marchroutkas sillonnent le pays a toute allure. Moyennant quelques laris, elles transportent ecoliers, travailleurs, personnes agees, voyageurs, et marchandises. Ce sont souvent des camionnettes importees d Allemagne, pour une deuxieme vie sur les routes georgiennes. Remarquez ce qui est ecrit au doigt sur la poussiere de la vitre arriere : un tableau magique pour s entendre sur le prix de la course !

Les marchroutkas sillonnent le pays à toute allure. Moyennant quelques laris, elles transportent écoliers, travailleurs, personnes âgées, voyageurs, et marchandises. Ce sont souvent des camionnettes importées d’Allemagne, pour une deuxième vie sur les routes géorgiennes. Remarquez ce qui est écrit au doigt sur la poussière de la vitre arrière : un tableau magique pour s’entendre sur le prix de la course !

Paybox. C est le nom de ces kiosques electroniques disposes devant de nombreux commerces en Georgie et particulierement dans la capitale. Une simple carte magnetique permet de payer l electricite, crediter une ligne de telephone mobile, ou recharger une carte des transports publics.

Paybox. C’est le nom de ces kiosques électroniques disposés devant de nombreux commerces en Géorgie et particulièrement dans la capitale. Une simple carte magnétique permet de payer l’électricité, créditer une ligne de téléphone mobile, ou recharger une carte des transports publics.

De couleur bleue, jaune, rouge ou vert, les tuyaux de canalisations longent les quartiers residentiels. Ils approvisionnent les habitations en gaz, en contournant regulierement les obstacles.

De couleur bleue, jaune, rouge ou verte, les tuyaux de canalisations longent les quartiers résidentiels. Ils approvisionnent les habitations en gaz, en contournant regulièrement les obstacles.

Moutons en Kazbegi

Les troupeaux sont omnipresents en Kakhetie et en Kazbegi. Les bergers et leurs chiens encadrent moutons, vaches ou chevaux dans de superbes a travers routes et a flanc de montagne.

Les troupeaux sont omniprésents en Kakhétie et en Kazbégie. Les bergers et leurs chiens encadrent moutons, vaches ou chevaux à travers routes et à flanc de montagne.

Le monastere orthodoxe d Alaverdi est situe dans la region viticole de Kakhetie, a l est de la Georgie. Il abrite la cathedrale la plus orientale du pays, batie au XIe siecle, comme le dernier bastion chretien avant le monde musulman. Les georgiens ont conserve le nom donne a ce lieu de priere lorsqu il a ete transforme en etable lors de la domination ottomane : Alaverdi, ou Allah Verdi, signifiant "donne par Dieu"en arabe.

Au pied des monts du Daguestan, le monastère orthodoxe d’Alaverdi est situé dans la région viticole de Kakhétie, à l’Est de la Géorgie. Il abrite l’une des plus imposantes et la plus orientale des cathédrales du pays, bâtie au XIe siècle, comme le dernier bastion chrétien avant le monde musulman. Les Géorgiens ont conservé le nom donné à ce lieu de prière lorsqu’il a été transformé en étable lors de la domination ottomane : Alaverdi, ou Allah Verdi, signifiant « donné par Dieu »en arabe.Batoumi est une cite balneaire situee sur la Mer Noire. Elle est la capitale de l Adjarie, qui est avec l Ossetie du Sud et l Abkhazie, l une des trois provinces autonomes de Georgie. A coup de millions de dollars et avec le soutien affiche du milliardaire americain Donald Trump, le president Saakachvili a decide d en faire une importante destination touristique. Les facades de la vieille ville sont joliment reliftees, mais pas les cours des immeubles. A quelques pas des gratte ciel recemment sortis de terre, la ville, tres frequentee par une clientele russe, presente un tout autre visage.

Batoumi, l'autre visage

Batoumi est une cité balnéaire située sur la Mer Noire. Elle est la capitale de l’Adjarie, qui est, avec l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie, l’une des trois provinces autonomes de Géorgie. A coup de millions de dollars et avec le soutien affiché du milliardaire américain Donald Trump, le président Saakachvili a décidé d’en faire une importante destination touristique. Les façades de la vieille ville sont joliment reliftées, mais pas les cours des immeubles. A quelques pas des gratte-ciels récemment sortis de terre, la ville, abondamment fréquentée par une clientèle russe, présente un tout autre visage.

Depuis la chute du communisme, les georgiens se sont tournes massivement vers l eglise. Les lieux de cultes anciens et en construction sont nombreux. Nous apercevons de nombreux jeunes durant les messes. Les croyants font le signe de la croix en passant devant un edifice religieux ou un enterrement. "La liberte de culte a ete tellement brimee sous l ere sovietique... Pour moi c est une mode, cela ne durera pas" nous confie une jeune femme.

Depuis la chute du communisme, les Géorgiens, en grande majorité orthodoxes, se sont tournés massivement vers l’église. Les lieux de cultes anciens et en construction sont nombreux. Nous apercevons de nombreux jeunes durant les messes. Les croyants font fréquemment le signe de croix en passant devant un édifice religieux ou un enterrement. « La liberté de culte a été tellement brimée sous l’ère soviétique… Mais pour moi cela ne durera pas » nous confie une jeune femme. La photo a été prise lors du festival du vin, sur les hauteurs de Tbilissi.

Proverbes entendus… au Liban

بحك جلدك إنا ذا فريك

« Il n’y a que ton ongle qui gratte ta peau »

Tu es autonome et responsable, c’est à toi seul qu’appartiennent tes choix.

***

ياواخد القرد على ماله، يروح المال ويبقى القرد على حاله

« Si tu prends un singe pour son argent, l’argent s’en va et le singe reste »

Par matérialisme, une femme pourra se marier avec un homme riche au physique disgracieux. Lorsque l’argent partira du foyer, l’homme laid restera.

***

سجل على لوحة الثلج

« Écris, mémorise sur une planche de glace »

Sous-entendu : une personne qui « prend note » sur une planche de glace n’a nullement l’intention de faire ce qu’elle dit à son interlocuteur. Exemple : – « Charbel, ce soir, je t’invite chez moi pour déguster une cinquantaine de mezzés faits maison ». – C’est ça Georges, سجل على لوحة الثلج !

Impressions de Géorgie – Partie I

DSC02253 (1024x683)Tbilissi est la capitale de la Géorgie. Elle compte 1,5 million d’habitants. Au premier plan à gauche, on aperçoit le quartier des bains sulfureux de la vieille ville, Abanotubani, d’influence perse et toujours en fonctions. Au deuxième plan à gauche est dressée la seule mosquée de la ville. A droite, les maisons traditionnelles à balcons. Enfin au troisième plan, l’ancienne forteresse de Narikala créée au 4e siècle.

l'additionHum… Disons que le compte est bon !
Parmi les 14 alphabets existants, l’un est géorgien. Comme l’arabe par exemple, il ne fait pas de distinction entre majuscule et minuscule. Des différentes influences, il a conservé un goût pour la calligraphie. Heureusement pour nous, beaucoup d’indications sont écrites avec l’alphabet latin. Les Géorgiens sont polyglottes. Quasiment tous comprennent les alphabets cyrilliques et latins. Les plus de 40 ans parlent tous le russe, les plus jeunes parlent en plus l’anglais, parfois le français et d’autres langues.

DSC02083 (1024x683)Les villes sont en chantier. Partout sur le territoire, les veilles villes sont reliftées et embellies. Élu au suffrage universel en 2004 suite à la révolution des roses, le président de la République de Géorgie Mikheil Saakachvili est conscient du potentiel touristique du pays. Mais il suffit parfois de s’éloigner de quelques mètres de l’hypercentre pour constater que les habitations et les routes sont en piteux état.

DSC02705 (1024x683)DSC02199 (1024x683)Fruits et légumes, viandes et volailles, bas résilles, graines de tournesol pour l’apéritif, ustensiles divers, épices, pain chaud…Les vieilles dames sont omniprésentes dans les commerces en Géorgie. Percevant une allocation de retraite d’à peine 100 euros par mois, de nombreux septuagénaires se retrouvent souvent contraints de s’assurer une rentrée d’argent supplémentaire pour vivre décemment.

DSC02213 (1024x232)En s’éloignant de l’hypercentre, le quartier animé de Vazglis Meodani. C’est un pôle d’échanges important. Ici se trouve la gare ferroviaire de Tbilissi, ainsi que les stations de bus, marchroutkas, et métro. De nombreuses échoppes profitent du flux de voyageurs, et un marché occupe un quai désaffecté de la gare.

Photos et textes : Myriam Blal et Maxime Amieux

La belle histoire : les deux roses d’Atskuri

« Atskuri ! » lance le chauffeur. Je regarde Myriam, c’est notre destination. Nous descendons de la marchroutka, l’une de ces fourgonnettes bondées qui sillonne le pays à 1000 à l’heure. Nous remontons une route en terre, à la recherche de la pension que nous avons réservée par téléphone le matin même.

Depuis sa maison plantée à flanc de colline, Maia nous aperçoit : « Welcome, please my friends! ». Heureux d’arriver après ce long périple, nous ne remarquons pas encore les sculptures murales. Par contre, nous faisons connaissance avec un ours et un aigle empaillés.
DSC03053 REDIA peine les sacs à dos posés sur le parquet, notre hôte nous propose de réserver une sortie en cheval pour le lendemain. « C’est un bon prix, et je m’occupe de tout pour vous. Vous me paierez directement. »
Elle enchaîne : « Dîner à 20h, et je vous lance un sauna pour 21h, ça vous convient mes amis ? ». Ça marche Maia ! Bien que chaleureux, l’accueil de Maia nous paraît quelque peu surfait et intéressé.
Il est 17h30. Nous sortons nous dégourdir les jambes en direction d’un promontoire rocheux pour apprécier la vue sur les montagnes alentours. Après quelques pas, nous dépassons une femme corpulente, d’une cinquantaine d’années. « Peut-être un joli cliché… ». Je prends discrètement une photo.
DSC02935 (1024x683)Quelques mètres plus loin, des enfants nous interpellent : « Hello, what’s your name ? ». Nous engageons une discussion, la femme dépassée nous rattrape. Elle nous fait signe de l’accompagner. Géorgien ? Russe ? Arménien ? Nous ne parlons pas de langue commune, nous ne nous comprenons pas. Pourtant, nous la suivons jusqu’à sa maison.
Il est 20h lorsque nous sortons de chez Lia. En 2h30 de temps, nous aurons fait connaissance avec ses veaux, chiots, poussins, son mari Otari, l’un de ses fils Ilyesse, et son salon-chambre-piste de danse !
Nous avons d’abord refusé une liqueur, mais accepté un thé. Nous ne le savions pas encore, mais ce n’était que partie remise. Dix minutes après notre arrivée, un festin se présentait à nous sur la table basse du salon.
DSC02958 (683x1024)Chaque fois qu’elle disparaissait en cuisine, Lia revenait avec un nouveau plat. Fous rires. Installés depuis seulement dix minutes, nous sommes déjà entourés de pain, fromage, yaourts, confiture. Ce festin improvisé est fait maison, bien entendu, et délicieux. Nous enlevons nos vestes, et pensons au repas qui nous attend bientôt chez Maia.
Notre hôte appelle son fils Ilyesse, il parle un peu anglais. A peine arrivé, le jeune homme, de 25 ans environ, est prié par sa mère de nous traduire quelques mots. A son air las, nous devinons facilement ce qu’il grommelle en géorgien à sa mère : « Mais maman, pourquoi tu ramènes des gens chez nous à l’improviste ? Et puis c’est à moi de faire l’interprète ! ». La matriarche l’envoie balader dans un rire. Elle veut danser, Ilyesse s’exécute. Ce sera de la musique traditionnelle géorgienne, Myriam est invitée à reproduire ses pas. Je me marre, « riras bien qui riras le dernier » me lance-t-elle du regard. Lia nous tend à nouveau des verres à liqueur. Nous trinquons et mangeons. Encouragée par notre capitulation, Lia fait apparaître plusieurs verres comme par enchantement pour accompagner le bidon de vin maison qu’elle rapporte de la cuisine. Ilyesse prend la parole, il sera le tamada, le maître de cérémonie (mais qu’est ce qu’un tamada…). Il énonce un toast à la santé de la moitié de la planète, puis nous devons boire notre verre de vin d’une traite. Son père, Otari, arrive à la maison. Cet homme frêle et usé par le temps nous embrasse chaleureusement. Je l’accompagne sur la terrasse pour observer la nature, il fume une cigarette.

DSC02964 (1024x683)Nous essayons de communiquer avec des mots, puis des signes. Finalement, nous admirons ensemble la lumière du soir sur les montagnes. Alors que je m’apprête à sortir mon appareil photo, il me prend dans ses bras en se marrant. Tant pis pour la photo. Le son des enceintes transperce la fenêtre, j’aperçois Myriam en transe. Je veux voir ça de plus près !
A peine entrés, Lia nous saute dessus, avec de nouveaux verres remplis. Cette fois c’est Otari, le sage, qui endosse le rôle de tamada. Santé à la France et à la Géorgie ! Notre hôte décide que c’est le moment de sortir les cornes de bœufs pour remplacer les verres. J’enlève ma polaire. Natia, la petite amie d’Ilyesse, se joint à nous. En aparté, elle nous glissera qu’avec son ami, ils prévoient de se marier quatre mois plus tard mais chut… les parents ne sont pas encore au courant.
La musique s’accélère. Ilyesse nous fait une démonstration de danse populaire. Il tournoie, frappe le sol, saute puis atterrit sur les genoux, c’est impressionnant. C’est à mon tour de danser, je dois reproduire la chorégraphie.

Nous jetons un œil à la montre : 19h55 ! A contrecœur, il est l’heure de quitter nos hôtes pour passer à table… Ilyesse et Natia insistent pour nous raccompagner en voiture, 200 mètres plus bas. Lia file vers ses rosiers, et, les yeux mouillés, tend une rose à Myriam.
Chez Lia, le temps s’est arrêté. Nous avons « parlé » de religion, de ses enfants, de la vie. Nous aurons surtout passé un moment incroyable, nous en sortons bouleversés. Lia nous aura reçu comme ses enfants.
Le lendemain, nous ferons bien une sortie à cheval. Une superbe journée de printemps dans le parc voisin de Borjomi. Peu avant notre départ d’Atskuri, Maia nous indique qu’avec son mari, elle part en voiture dans la même direction que nous. Elle nous propose gentiment de nous avancer jusqu’à la station des marchroutkas. Au moment de payer la note pour nos 2 jours dans sa pension, Maia précise : « Pour le sauna ça fait 10 laris, et pour vous déposer à la station en voiture, ça fera 4 laris ». Ça alors ! Puis, en tendant une rose à Myriam, elle poursuit : « Maintenant, vous n’êtes plus des invités, vous êtes des amis. La prochaine fois que vous venez, vous ne paierez rien. Comme des amis qui me rendent visite, pas d’argent entre nous ! Et n’oubliez pas de parler de ma pension à vos amis et votre famille, promis ?  »
Pas si sûrs Maia, merci pour tout Lia !

Texte, photos et vidéos : Maxime Amieux et Myriam Blal

Pourquoi cet article ?

Les sujets « Traditions insolites » et « Les différentes façons de prendre l’apéro » ont été plébiscités dans le cadre de LieuxUniques.eu, projet de journalisme participatif. Pour en savoir plus…

« La convivialité au Liban, c’est le développement séparé »

Dans cet entretien, Vincent Geisser et Matthieu Rey reviennent sur l’histoire et la naissance du Liban, en tant qu’état indépendant. En plongeant un regard critique sur l’histoire de la région, ils nous aident à mieux comprendre la répartition et les jeux de pouvoir actuels entre les différentes communautés religieuses. Chacune tentant de s’attribuer la libanité originelle.

Vincent Geisser est sociologue et politologue, chercheur au CNRS et détaché à l’Institut Français du Proche-Orient (IFPO) de Beyrouth. Matthieu Rey est doctorant en histoire contemporaine à l’IFPO.

Les religions au Liban sont réparties en 18 confessions reconnues par l’État et représentées à l’Assemblée nationale libanaise. La coexistence des religions est figée par le mandat français. Les Libanais n’ont pas de droits civils. Mariages, divorces, héritages : tout est confessionnel. La répartition confessionnelle du pays est fixée par l’accord de Taëf en 1991 et reste inchangée à ce jour, bien que la population chrétienne diminue : 50% de chrétiens, 30% de sunnites et 20% de chiites siègent au Parlement libanais.
Cependant, systématiquement, des unions religieuses apparaissent lorsqu’il s’agit de remettre en cause le code du statut personnel libanais. 1933 a été la seule fois dans l’histoire libanaise où juifs, chrétiens et musulmans se sont unis contre la proposition française de laïciser le mariage. En avril dernier, les communautés religieuses se sont unies à nouveau en se prononçant contre l’homosexualité, suite à l’arrêt d’un couple homosexuel.

Politisation des religions

Vincent Geisser et Matthieu Rey nous rappellent qu’au sortir de la Première Guerre Mondiale, la France ajoute au Petit Liban chrétien les territoires de Tripoli, le Sud-Liban la vallée de la Bekaa. C’est le Grand Liban. L’annexion de la vallée fertile de la Bekaa, à majorité musulmane, doit permettre d’éviter une nouvelle famine aux chrétiens. En contrepartie de quoi, ces derniers acceptent la langue arabe comme langue nationale.

Ainsi, depuis l’indépendance du pays, le fonctionnement de la vie politique libanaise repose sur le Pacte national de 1943, un compromis communautaire non écrit entre les trois communautés majoritaires : sunnites, chiites et maronites. Les fonctions étatiques sont réparties ainsi : les maronites obtiennent la présidence de la République et donc le commandement de l’Armée, les sunnites obtiennent le poste de premier ministre et les chiites, le poste de président de l’Assemblée nationale.

Autre fait marquant : la production de statistiques officielles sur les ethnies et les religions est interdite au Liban. Le dernier recensement du pays date de 1932.

Pour en savoir plus sur le Liban :
Article sur Wikipédia
Article du Dessous des cartes (Arte) ici et
Texte de l’accord de Taëf

Texte et bande-son : Myriam Blal et Maxime Amieux