Avoir 30 ans… en Serbie

Ils ont trente ans et vivent à Belgrade. Leur joie de vivre et leur volonté de s’en sortir contrastent avec l’état du pays, au bord de la faillite. Rencontre avec Filip, Tamara, Marko, Bane, et Micha.

Filip a 31 ans. Il a toujours vécu à Belgrade. Démocrate et pro-européen, il s’est engagé en politique dès ses années étudiantes. A l’université, il suit des cours de sciences politiques. Devenu une figure politique en Serbie, il est inquiété à plusieurs reprises par des nationalistes. Un jour, il reçoit une menace de mort, mais il maintient son cap. Quelques mois plus tard, il est passé a tabac dans la rue, il en gardera des séquelles bien visibles sur son mollet droit. Il plaque tout le jour où son père est licencié de son travail, à cause de l’engagement politique de son fils. Filip décide alors de consacrer sa vie à sa deuxième passion : le vélo. Un Néerlandais, rencontré au cours de sa vie politique, lui propose de lancer avec lui une activité de visite touristique de Belgrade à vélo.  Il accepte le défi et prend les commandes de la jeune entreprise. Le jeune serbe embarque les touristes étrangers pour une balade de quelques heures, en partageant sa connaissance de la ville, en anglais. Nous aurons la chance de profiter de ce guide hors-pair. Il nous apprendra notamment comment la nouvelle ville a été construite par des milliers de jeunes patriotes yougoslaves sans expérience, suite à l’appel du maréchal Tito, que la plupart des musées nationaux sont fermés, pour des raisons budgétaires… Filip nous dira également que la richesse culturelle de l’ex-capitale de la Yougoslavie est ailleurs, souvent dans des initiatives privées, associatives et alternatives.

Filip et Myriam admirent la vue sur Zemun et Belgrade

Filip et Myriam admirent la vue sur Zemun et Belgrade

Après sa journée de travail, Filip rentre dans son appartement de 70m², proche du centre de Belgrade. Depuis le départ de sa sœur, il vit seul dans ce grand appart au charme rétro. « La localisation est pratique, ma mère habite à 50 mètres de là. Je vais la voir quasiment tous les jours. Je paie 400 euros par mois ici, c’est assez cher. Pour boucler mes fins de mois, je fais du Airbnb : je loue deux chambres à la nuit, comme une pension. » C’est de cette manière que nous avons rencontré Filip. Idem pour Marko, notre deuxième hôte à Belgrade. A 29 ans, Marko vit toujours chez ses parents. En attendant d’obtenir son doctorat, il est professeur à l’université de Belgrade. Il gagne 300 euros par mois. « Bien sûr que j’aimerais avoir mon appart ! J’ai une petite amie, ce serait bien qu’on se marie… Mais pas avant deux ou trois ans. » En attendant, Marko lui aussi loue un petit appartement acheté grâce au soutien familial. Avec sa sœur, ils l’ont entièrement retapé, et désormais ils en assurent la location pour de courtes durées.
Un système politique en disgrâce
La sœur de Filip, Marja, est partie étudier en France depuis 2 ans. Malgré l’absence de visa de travail, elle va essayer de rester à Paris. « Du temps de la Yougoslavie, les gens pouvaient voyager plus librement. Aujourd’hui ce n’est plus le cas. Quand notre demande est acceptée, on nous accorde seulement un visa temporaire, comme pour ma sœur. »
Le marché du travail est déprimé en Serbie. Et il est très difficile pour un jeune de se placer dans une entreprise si l’on n’est pas proche d’un parti, ou si l’on ne connait pas « quelqu’un ». Filip nous présente son amie Tamara. Ils sont amis depuis des années et sortent ensemble depuis quelques semaines. Assis sur la terrasse, à décortiquer les graines de tournesol, Tamara évoque un sujet sensible. »La situation ici est grotesque… Tiens, l’histoire du recrutement des 1 000 leaders de demain par exemple ! Le gouvernement a lancé en grandes pompes un programme de recrutement de 1 000 jeunes pour les médias publics. C’était incroyable, cela faisait longtemps qu’on n’avait pas vu un tel enthousiasme chez les jeunes. Plus de 17 000 personnes de tout le pays ont postulé. C’était il y a deux ans. J’ai une amie qui a postulé à l’époque, elle est toujours en lice ! Aucune personne n’a été recrutée, peut-être par manque de moyens, mais c’est surtout un nouvel écran de fumée pour masquer la misère ! Sans compter le fait que les postes sont généralement réservés aux proches du pouvoir. Plus aucun politique n’en parle sauf les jeunes pour lesquels c’est un scandale ! »
Filip acquiesce puis enchaîne : « Hé, ça vous dit de venir voir le match de foot avec nous chez un copain ? » Bien sûr ! Et désolé Myriam… Nous grimpons à l’arrière de la Peugeot 206 de Tamara.

L'appartement de Filip

L’appartement de Filip

Tamara est une privilégiée. Elle a un bon poste, au service qualité d’une grande banque internationale. Dans cette ville très propre à l’architecture austro-hongroise, il est rare de voir les jeunes dans une voiture récente. Passage express à la station service, le temps pour Filip d’aller parier l’équivalent de 15 euros sur ses pronostics pour le match de football. « Bien sûr que je connais le FC Nantes, grâce aux paris ! Ici les gens sont des parieurs fous, on peut même miser sur un match de 7ème division anglaise. Mais le meilleur d’entre nous à ce jeu, c’est un copain que vous allez voir tout à l’heure. »
Depuis les guerres, galère et système D
Nous roulons vers un quartier construit illégalement dans la banlieue de Belgrade. 200 000 personnes vivent là, nous dit Filip. Le gouvernement fait semblant de ne pas voir, puis régularise progressivement la situation de milliers de personnes. La création de ce quartier remonte à la guerre de Yougoslavie. Les conflits ont entraîné le déplacement d’un million de personnes dans la zone. Une grande partie des Serbes qui ont quitté la Bosnie ou la Croatie se sont réfugiés dans ces faubourgs. Alors que la Serbie accueillait dans le passé une incroyable mosaïque de peuples, les déplacements et regroupements de population ont abouti pendant la guerre à une certaine homogénéisation ethnique. La situation est identique dans l’ensemble des pays d’ex-Yougoslavie.
« Mon pote Bane (ndlr : à prononcer Bané) a construit sa maison dans ce quartier avec l’aide de son père. » Comme beaucoup de Serbes que nous croiseront, Bane est grand et large. Pas étonnant de les voir souvent en short dans la rue, un ballon de basket sous le bras. La famille du jeune homme a fui Mostar et la Bosnie en 1992. Il ne faisait pas bon être Serbe là-bas, à cette époque. Il s’en souvient bien. Bane est ingénieur mécanique, il gagne bien sa vie. Malgré cela, il envisage de partir travailler en Allemagne, d’ici deux ou trois ans. « Ils ont besoin de gens comme moi là-bas. ». Sa petite amie vit au Monténégro. Elle est d’accord pour le rejoindre à Belgrade, mais pas à n’importe quel prix. Un engagement par exemple ? « Je ne me sens pas prêt… On n’a jamais vécu plus de quelques jours d’affilée ensemble ! ». Quand je lui pose la question, il admet que c’est avec elle qu’il veut faire sa vie.

Micha et Bane

Micha et Bane

Un petit homme chauve de 35 ans frappe à la porte. Il a 30 minutes de retard, « comme d’habitude » sourient ses amis. Voici qu’entre en lice le parieur aux mains d’or, l’ami dont nous a parlé Filip dans la voiture. Derrière ses lunettes épaisses comme des culs de bouteille, Micha a un air jovial. « Quand j’étais enfant, je rêvais de devenir architecte pour dessiner des bâtisses incroyables. La réalité m’a rattrapé. Aujourd’hui, je coordonne les travaux dans une boîte de BTP. Mais c’est très instructif, le bâtiment. » Moyennant 600 euros par mois, Micha travaille de 9h à 21h pour cette entreprise. « On est habitué à pas mal bosser ici. « Attendez les gars, interrompt Tamara, j’ai un copain qui a un hôtel proche de la frontière avec la Roumanie. Il cherche à recruter une personne en charge de l’accueil des clients. Le job est bien payé, 600 euros par mois, pour travailler 12 heures par jours six jours sur sept. Il ne trouve pas, personne n’est intéressé ! Ils sont feignants dans ce coin ! » dit-elle avec un sourire.
Faire la fête, fuir pour l’Allemagne
Micha poursuit la discussion. « Ici, juste avec ton salaire d’employé, tu galères, donc il faut ruser. Mon cas est un peu à part… J’ai gagné pas mal d’argent grâce aux paris il y a quelques années. J’avais un contact en Argentine qui était le frère d’un joueur de deuxième division. Il me disait ce qu’il allait se passer au cours du match à venir : carton rouge, but contre son camp… Je le payais pour son rôle d’informateur. Je me suis pas mal enrichi comme ça, jusqu’à ce que le joueur se fasse prendre, en 2006. » Micha envisage lui aussi d’émigrer en Allemagne à court terme. « Par contre, il faut que je mette à la langue… c’est pas gagné ! »
La crise frappe durement la Serbie. Après les années de guerre, la situation commençait lentement à se redresser lorsque la crise mondiale a touché le pays. Les observateurs internationaux pointent du doigt de nombreuses irrégularités… Comme le fait que les rares entreprises rentables soient au mains des hommes du pouvoir et leurs entourages… ou que les seigneurs de guerres des années 1990 soient aujourd’hui parmi les personnes les plus riches et influentes du pays.

Pour le reste de la population, le salaire moyen oscille entre 300 et 400€. Comme au Liban, nous posons la question : « Le coût de la vie ici est deux fois moindre qu’en France, mais les salaires quatre fois moins élevés. Les terrasses et les boîtes de nuits sont pleines… Comment font les gens pour vivre ?? ». Encore une fois, c’est le système D qui prévaut. Le rôle des parents est primordial. Pour l’hébergement ou pour fournir des légumes. Il y a aussi les petits boulots. Et puis, comme au Liban, on entendra à plusieurs reprises des choses comme ça : « vous savez, on a connu la guerre, les bombardements. Cela n’a jamais empêché les gens de vivre et faire la fête. Quand on n’a pas grand chose à perdre… »

*Par souci de confidentialité, les prénoms des protagonistes ont été changés.

Photo, textes : Myriam Blal, Maxime Amieux

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