2ème partie – Zeid Hamdan : du Louvre à l’Egypte

Itinéraire d’un artiste libanais contemporain  (2/2)

Le 29 mars dernier, Zeid Hamdan, figure emblématique de la scène underground libanaise, était invité à participer aux Duos éphémères organisés par le musée du Louvre. Il s’agit de rencontres inédites entre cinéma et musique. Cette année, le Louvre avait donné carte blanche au trompettiste libanais Ibrahim Maalouf pour sélectionner des artistes de la scène musicale. Zeid Hamdan en faisait partie.
La suite et fin de la première partie de l’article, c’est ici !

Famille
Je suis né en 1976 à Beyrouth, d’un père druze et d’une mère chrétienne. J’ai grandi dans le cercle fermé de l’aristocratie libanaise. Ma grand-mère est la fille adoptive du Président de la république Eddé, mon père est le fils d’un procureur de la république. Mes parents se rencontrent et s’aiment dans ce cercle très fermé, où tout le monde se connaît.
Je vis dans une bulle à Beyrouth. Mes deux parents s’aiment fort et se foutent de la guerre. Nous vivons dans le quartier Verdun, avec mes grands frère et sœur. On sent vraiment pas la guerre à la maison, alors que dehors, c’est bien la guerre. On voit, on entend, on sent l’odeur des explosions, mais on n’a pas peur. Phalangistes chrétiens contre Palestiniens… c’est l’embrasement général. On vit dans un cocon, sans musique, avec pas grand chose.
C’est bien connu : plus tu es éduqué, moins la religion est problématique dans ta vie. Dans les classes sociales moins éduquées, c’est là que ça devient compliqué.

DSC00787 (1024x683)Invasion d’Israël en 1982 et départ pour la France
En 1982, l’armée israélienne envahit le Liban. En 1986, les heurts s’intensifient et mes parents décident de quitter le pays. Les milices chrétiennes, les Druzes, les Palestiniens, Syriens… Toutes les communautés s’affrontent. Nous arrivons la même année en France, à Paris. Nous y resterons cinq ans.
Hip-hop, Radio Nova, rap français
Cette époque coïncide avec l’émergence du hip-hop français et la création de Radio Nova dans un grenier. Pendant l’époque Pancock, New wave, Depeche Mode, Pixies, tout ça. C’est la découverte de la musique pour tous. En France, la musique est institutionnalisée, elle est subventionnée. Le 21 juin, les musiciens descendent dans la rue, c’est la Fête de la musique. J’ai 10 ans et je suis très perméable à tout ça.
J’arrive en France, je suis très complexé. J’étais rond, plein de complexes. A travers l’art et la musique, j’arrive à m’exprimer, à m’extérioriser. Ma sœur collectionne les posters des A-ha, des Beatles. Je me dis : tiens, pour me faire accepter, je vais me faire pousser les cheveux et jouer de la guitare. Je commence à jouer, je suis happé par les sons, je commence à écrire des morceaux de musique en français. J’ai alors 13 ans.
Mes influences personnelles à cette époque, c’est le hip-hop français, le rap, Tonton David, Benny B, IAM, NTM. J’écoutais ça en boucle.

Retour au Liban en 1991
Au début, avec mon frère et ma sœur, on vivait rue de la Pompe dans le 16e. Puis mes parents n’ont plus de fric. On va ensuite habiter un petit studio dans la rue Monsieur le Prince dans le 4e. Je redouble ma troisième, j’avais des problèmes de discipline. Mes parents décident que c’est le moment de rentrer au Liban (ndlr : la guerre est alors terminée). Je porte les cheveux longs, je suis européanisé, je fais ma 2nde, 1ère et Terminale au Liban. La directrice de mon école m’autorise à utiliser la salle de musique.

Formation d’un premier groupe : The Lombrics
Je décide de créer un groupe de musique avec mes cousins. Mon oncle est plus jeune que moi, je lui apprends à jouer de la guitare. Mon cousin joue déjà de la batterie. Notre groupe s’appelle The Lombrics.
A l’époque, Beyrouth sort de l’occupation syrienne. Le centre-ville est ravagé, c’est une ville fantôme. Musicalement, il n’y a rien, excepté des vieux jazzmen. Il existe seulement une scène heavy metal, une musique très violente et agressive qui a beaucoup de succès ici.
Pendant l’école, je commence à bosser pour une radio pirate, UFO. Classic-rock, hard rock, heavy metal. Je fais l’orientaliste, je compose des musiques qui se veulent arabes mais qui ne le sont pas. On fait des concerts, on joue au premier festival de rues de Hamra (ndlr : un quartier de Beyrouth). Le beau-frère de notre saxophoniste adore notre groupe et décide de le produire. On fait notre premier disque en 1993-94, c’est le premier disque des Lombrics. Je tombe amoureux de Yasmine Hamdan, je la fais chanter sur un de nos morceaux. C’est le début d’une grande histoire entre nous.

Le succès Soapkills, avec Yasmine Hamdan

J’essaie d’adapter de la musique occidentale sur de la musique arabe de façon minimaliste. Yasmine chante dessus. Un producteur nous repère pour Lombrics, on enregistre un 2e album. Avec Yasmine, on fait des chansons plus rock et en anglais, on appelle le groupe Soapkills. A l’époque, le centre-ville est rasé, il est en train d’être reconstruit. Il n’y a pas eu de vraie réflexion autour de la guerre et tout ce qui s’est passé. J’écris à l’époque une chanson qui s’appelle « Soapkills » (le savon tue). C’est une chanson qui dit qu’on tourne dans des cycles de violence et que le savon tue. Le nettoyage au Karcher sans réflexion tue. La propreté en apparence, ça tue. C’est un non concept. Le groupe signifie toutes ces choses-là sans les expliquer vraiment. On trouve que c’est un nom qui sonne bien. On produit un dernier album avec la Mtv. On fait un disque, un clip. Wadih Safieddine, qui vient de la scène rock alternative française, devient notre manager. C’est un ami de Henri-Jean Debon, le clippeur de Noir Désir. Wadih invite ce dernier à venir au Liban. J’avais une caméra super 8 à l’époque, on achète plein de bobines et on tourne le clip Soapkills. Yasmine se balade dans Beyrouth tel un ange,  et elle pose des savons dans toute la ville. A la fin, elle appuie sur un bouton et elle fait exploser toute la ville. Yasmine refuse qu’on diffuse cette vidéo sur le net, alors que je l’adore !
Le tube passe à la radio en boucle, personne ne sait encore qui nous sommes, certainement pas Libanais. Après quelques semaines, nous levons enfin le voile sur notre identité…Nous sommes Libanais ! Avec Yasmine, on veut faire de la musique arabe. Mais ça ne marche pas, on n’intéresse personne avec nos chansons.
Par la suite, nous sommes repérés par le manager de Pink Martini. Il signe notre album. On se met à jouer dans la région (ndlr : dans les pays du Moyen-Orient). En 2000, Walid Sadek et Rabih Mroué se joignent à nous. Nous enregistrons ensemble l’album Bater. C’est le nom de mon village dans les montagnes du Chouf au Liban.

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2002-2003 : époque bof bof…
Nous jouons au Printemps de Bourges et aux Transmusicales de Rennes. C’est l’époque de Portishead et de Massive Attack. Nous sommes invisibles, les majors n’accrochent pas avec notre musique. Bloom records signe notre album Sheftak. Quelques mois plus tard, la maison de production fait faillite. Quelle poisse ! Nous sommes désespérés avec Yasmine. On se retrouve à racheter les bandes, nos propres bandes-son à un liquidateur !

The New Governement avec Jérémy Régnier
Ça n’allait pas avec Yasmine, je rentre au Liban et me concentre sur le label Muze Records que je créé. Notre histoire se termine. Je me mets à organiser des soirées dans des lieux totalement improbables, genre la gare désaffectée de Mar Mikhael. Je crée le site internet Lebanese underground, qui me sert de plate-forme promotionnelle pour mes groupes, et les groupes que je signe. Je développe d’autres projets. Je crée le groupe The New Governement, « le nouveau gouvernement ». A l’époque, je fais la connaissance d’un Français qui s’appelle Jérémy Régnier. Je ré-embauche mon oncle à la basse, on auditionne pour un batteur. Ça fait un gros succès, c’est de la musique très contestataire, punk-rock énergique. Le seul groupe qui faisait se genre de musique à l’époque, c’est Scrambled Eggs. Mais Jérémy se fait expulser du Liban en 2008, son visa expire et il n’est pas renouvelé. Je suis désespéré.
Je ne baisse pas les bras malgré tout, je me concentre sur Zeid and The Wings, mon label, les rencontres humaines et artistiques. Ça paie !

Zeid and the Wings sera en tournée dans toute la France à partir de septembre 2013. Pour rester connecté, rendez-vous sur le site Lebanese Underground. Depuis notre interview, Zeid est devenu papa !

Textes, photos et vidéos : Myriam Blal et Maxime Amieux

Musique : Zeid Hamdan

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Zeid Hamdan : du Louvre à l’Egypte

Itinéraire d’un artiste libanais contemporain  (1/2)

Le 29 mars dernier, Zeid Hamdan, figure emblématique de la scène underground libanaise, était invité à participer aux Duos éphémères organisés par le musée du Louvre. Il s’agit de rencontres inédites entre cinéma et musique. Cette année, le Louvre avait donné carte blanche au trompettiste libanais Ibrahim Maalouf pour sélectionner des artistes de la scène musicale. Zeid Hamdan en faisait partie.

DSC00760 (1024x683)Zeid Hamdan a 36 ans. Il est musicien, arrangeur, compositeur, producteur. « Je veux rester libre dans mes choix, dans mes compos. C’est un kif.  C’est sûr que j’aimerais bien être entouré d’un prod ou d’un manager, mais par manque de choix je fais tout moi-même ».
J’avais eu l’occasion de faire sa connaissance virtuellement en juillet 2011, lors de la diffusion sur Internet de la chanson Général Souleyman lancée par son groupe Zeid and the wings, qui lui avait valu une journée d’emprisonnement à Beyrouth. Un événement somme toute malheureux qui lui a cependant permis d’attirer l’attention de millions d’internautes. Ou quand l’expression « un mal pour un bien » prend tout son sens… Zeid est la pièce maîtresse du groupe Zeid and the wings. The wings car, lassé de créer des groupes qui se font et se défont, The wings laisse la liberté à Zeid de jouer avec des artistes plus ou moins durables. Une chose est certaine : Zeid est permanent. Dimanche dernier, Zeid and the wings se sont produits sur la scène de Radio Beirut à l’occasion de la sortie du clip vidéo de Jazira, leur nouvel album.

Maii Waleed a 22 ans, c'est une chanteuse égyptienne. Elle rencontre Zeid au Caire en 2010. Moga, le premier album de Maii & Zeid sort le 4 mai 2013 (Crédit photo : Adel Chehab).

Maii Waleed a 22 ans, c’est une chanteuse égyptienne. Elle rencontre Zeid au Caire en 2010. Moga, le premier album de Maii & Zeid sort le 4 mai 2013 (Crédit photo : Adel Chehab).

L’air révolutionnaire et rebelle qui a soufflé sur certains pays de monde arabe depuis 2011 a été l’occasion pour Zeid de découvrir des pépites musicales arabes qu’il produit aujourd’hui. « Depuis quelques années, je développe la scène musicale régionale, surtout l’Egypte, où on sent une vraie émancipation. J’ai rencontré deux artistes très prometteuses : Maii Waleed et Maryam Saleh.

***

Ce voyage au Liban était donc l’occasion rêvée pour le rencontrer. Un après-midi chez Zeid…
Le Liban
Ma femme est éthiopienne, nous attendons un enfant. Je veux sécuriser mon avenir et partir d’ici. Nous vivons dans un environnement raciste au Liban, les discriminations envers les minorités (ndlr : éthiopienne, philippine, sri-lankaise) sont trop importantes pour rester ici. Mon gamin, je veux lui montrer un monde différent, je veux qu’il soit libre de ses choix et de son existence. Vivre au Liban quand tu es Ethiopien est super rude.
Et puis, je ne veux pas faire grandir mon enfant dans un pays en perpétuel conflit. Sur le chemin de l’école, j’ai entendu les bombardements, vu des escarmouches, des gens  blessés…j’ai connu tout le décor de la guerre. Je ne veux pas que mon fils voit tout cela.

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Et la France ?
D’un côté, la France est un pays exemplaire et inspirant, dans une vraie compréhension de l’être humain et des problématiques complexes. Depuis le Révolution française, l’idéalisme français est dans un perpétuel questionnement social.
D’un autre côté, il y a les Français. C’est un peuple qui porte le poids écrasant de toutes ses valeurs. J’ai l’impression qu’un ras-le-bol se fait sentir du côté du peuple, qui se sentent responsables vis-à-vis de leur République. C’est cette dualité que je vois lorsque je pense à la France et aux Français, ce qu’elle représente et les conséquences de ce qu’elle est.

« Je suis conscient de faire partie d’une souche de libanais européanisés. Jusqu’à aujourd’hui ça se sent dans ma musique, qui est en décalage avec la scène populaire arabe. Au début, j’en faisais un complexe. Aujourd’hui, je l’accepte. J’ai pas l’impression de tricher, je suis Libanais, un pur produit du Liban. C’est ça le Liban. Des gens à moitié européens, brésiliens, américains… Parce que c’est le bordel chez nous, parce qu’on est dans le conflit. »

Jazira, le nouveau clip vidéo de Zeid and the Wings :

Diffusion de la suite de l’article mercredi 8 mai 2013.

Textes, photos et vidéos : Myriam Blal et Maxime Amieux, Zeid Hamdan.

Avoir 30 ans… au Liban

« Tiens regarde Myriam, cet appart a l’air canon ! »
Nous sommes à Saïda, à 30km au sud de Beyrouth. Nous cherchons un logement pour notre retour prévu le lendemain dans la capitale libanaise. Nous naviguons sur Airbnb, un site qui permet de faire une colocation de courte durée moyennant finances. Bien plus économique qu’un hôtel et, enfin, nous pourrons manger à la maison ! Le profil sympathique de Jo attire notre attention. Nous irons chez lui.

Hi Jo ? (« Salut Jo ? »)
Hey Maxime, I get down, just wait for me. (« Salut Maxime, je descends, attendez-moi »)
Nous attendons près d’une église dans le quartier chrétien de Geitawi à Beyrouth. Un inconnu nous fait un signe, c’est sûrement notre homme. Il nous embrasse à la libanaise, chacun a droit à ses trois bises. « Mes amis, comme je suis content de vous voir ! »
Je regarde Myriam avec un sourire, ce mec a l’air complètement déjanté. Une fois entré chez lui, la porte fermée, il nous met à l’aise.
« Voici votre chambre, elle donne sur un grand balcon avec des bananiers. Mais là, mon propriétaire m’a forcé à les couper, selon lui ça ne colle pas bien avec l’image du quartier. D’ailleurs, ce con de proprio veut me mettre dehors ! Avec la complicité des voisins, il a découvert que je faisais du Airbnb, et il n’aime pas du tout ça. Du coup, il me menace. Donc si on vous le demande, dites que vous êtes des amis de Paris. »

Notre chambre chez Jo.

Notre chambre chez Jo.

On se met à l’aise, déballons nos sacs, poussons des whaouh de joie. Nous sommes si heureux de nous retrouver dans ce grand appart de 150 m², avec un type qui a l’air foufou mais sympa. Tiens, d’ailleurs le voilà. « Vous voulez des gâteaux ? »

Le profil Airbnb de Jo.

Le profil Airbnb de Jo.

Jo a 28 ans. Enfant, il jouait aux Mecannos, et rêvait de devenir ingénieur. Son master de mécanique en poche, il découvre l’univers professionnel libanais. « Les salaires sont nuls ! » nous dit-il. Jo veut bien gagner sa vie, il ne sera pas ingénieur. Au lieu de ça, il monte avec un ami français rencontré à Beyrouth, un concept de soirées « open bar ». « Quoi, vous ne connaissez pas les Porno Chic ? » Et non Jo ! Depuis deux ans, Jo et son associé organisent des soirées une à deux fois par mois, les Porno Chic Party. La jeunesse beyrouthine et internationale s’y retrouve, dans une ambiance hipster, décontractée et festive. « Je fais aussi des soirées thématiques : italiennes, espagnoles, américaines… Ça cartonne, du coup je vais monter mon bar, il doit ouvrir dans un mois. » Jo nous fera savoir 16 fois de suite qu’il est « trop stress ».

Jo, le soir de la PC party à l'Estrella, un cinéma désaffecté de Beyrouth. "Il ya que 250 personnes je suis degoûté normalement il y en a plus de 1000 ! Je perds de l'argent ce soir..."

Jo, le soir de la PC party à l’Estrella, un cinéma désaffecté de Beyrouth. « Il n’y a que 250 personnes, je suis dégouté. Normalement il y en a plus de 1000 ! Je perds de l’argent ce soir… »

« Monter un business »
Combien de fois avons-nous entendu des jeunes envisager cette perspective professionnelle au Liban ? Mike a quitté Chypre il y a environ deux ans. Là-bas, à côté de son emploi, il avait acheté des parts dans un restaurant libanais. En revenant, il souhaitait créer sa boîte. L’incertitude et les risques liés au conflit syrien l’ont incité à retarder son projet. De retour au Liban, Mike épouse Natalia. Ils vivent à Aley, une bourgade située à quinze minutes de Beyrouth. La semaine, Mike aime sortir. « Nous les libanais, on adore faire la fête. Pendant la guerre, les jeunes faisaient la fête à quelques kilomètres des combats. On est habitués. D’ailleurs, s’il devait y avoir une personne abattue dans la rue, pas sûr que l’on réagirait. Vous, seriez affolés. » Le week-end, c’est famille. « Chaque dimanche avec ma femme, on va déjeuner chez mes parents ». La famille est un pilier important dans la société libanaise. Sauf pour Jo. « Mes voisins me détestent, et je les comprends ! Je vous explique. Dans un appartement grand comme le mien, mes voisins, un couple qui a la trentaine, vivent avec leurs deux enfants, les parents du mari, ainsi que ses grands-parents. Moi je suis seul dans mon appart, ils hallucinent et je suis sûr qu’ils m’envient… Je dois être le seul Libanais de 28 ans à vivre seul ! ». Vincent Geisser, chercheur à l’Institut Français du Proche-Orient (IFPO) nous le dira également : « de nombreux jeunes adultes vont chez leurs parents le week-end. Au moment de retourner dans leur appartement, ils emmènent avec eux les repas de la semaine à venir, préparés par leur mère. »

« Nous les Libanais, on est trop bling-bling ! »
« Vous faites quoi ce soir ? J’ai une house party chez des amis à Hamra, ça va être cool. Je n’aime pas trop les Libanais. Du coup je traîne plutôt avec des internationaux, et heureusement il y en a beaucoup à Beyrouth. Vous êtes les bienvenus si ça vous dit ». Merci Jo, on va y penser… Jo est bavard, c’est l’occasion de lui poser une question qui nous taraude depuis quelques jours. « La vie est chère, le salaire moyen est bas, on voit de grosses voitures en permanence dans la ville. Mais comment font les Libanais pour maintenir un tel train de vie ? Nous les Libanais, on est trop bling-bling ! On adore frimer, même quand on n’a pas grand chose. Beaucoup vivent de rentes, ou à crédit. Vous seriez étonnés du nombre de personnes qui ont trois ou quatre cartes bleues ici ! ». Nous décidons de jouer les indiscrets jusqu’au bout : « t’as une petite amie Jo ? Tu le paies cher ton grand appart ? « Au début, j’étais dans l’appart avec ma copine, une Française. Et puis elle a du partir en Afrique pour le boulot. Je suis trop bien avec elle, j’espère qu’on pourra rester ensemble. Pour pouvoir garder l’appart, qui me coûte cher, je fais du Airbnb. En ce moment, en plus de vous, il y a Sarah, une Canadienne qui est là pour un mois. Je paie 1 500 dollars par mois de loyer. A ça, tu ajoutes 300 dollars de charges, et puis il y a le générateur, c’est 200 dollars. Au Liban, l’électricité est coupée au moins trois heures par jour. C’est illégal, mais beaucoup de logements sont équipés d’un générateur qui prend le relais. Ma facture s’élève à 2 000 dollars par mois. Sans compter les 6 000 dollars que je devrai à mon propriétaire au moment de partir, pour qu’il remette à neuf l’appart.

« Je dois partir, j’ai un meeting avec un associé pour mon nouveau bar. Ça sera un roof top, le pied ! Si vous repassez par Beyrouth, faites-moi signe, on ira boire un verre. Et si vous êtes là samedi prochain, vous êtes mes invités à la PC ! Sachez qu’il y aura toujours une place sur mon canapé pour vous dépanner en cas de besoin. Très fort, pour que les voisins entendent… A bientôt mes amis français !

A bientôt Jo !


Textes, photos et vidéo : Maxime Amieux et Myriam Blal

24h à Tripoli

D’un côté, des personnes nous déconseillent vivement de nous rendre à Tripoli. « C’est dangereux, n’y allez pas ». « Allez-y avec un Libanais sinon ». « Il y a des assassinats et des enlèvements quotidiens ». D’un autre côté, d’autres personnes nous disent qu’il n’y a aucun problème à s’y rendre, « tant que vous n’allez pas dans les quartiers où ça craint ».

Tripoli, ou Trabouls en arabe, est située à 85 kilomètres au nord de Beyrouth. Environ 500 000 Libanais à majorité sunnites y vivent, c’est la deuxième ville du Liban et la capitale du Liban-Nord. Le quartier Jabal Mohsen est alaouite et en faveur du président syrien Bachar el-Assad. Le quartier voisin de Bab el-Tabbaneh est sunnite et contre le régime de Bachar el-Assad.
Nous arrivons en fin d’après-midi dans une pension tenue par la famille Haddad située au cœur de la ville, près de la place de l’Horloge. Tout le monde fume dans le grand hall de la réception. La tenante des lieux Laudy Haddad, sa mère qui doit avoir 80 ans, une cousine éloignée, un monsieur d’une cinquantaine d’années. Des huit chambres que compte la maison défraîchie, sept sont occupées par des familles syriennes qui ont fui récemment leur pays.
Nos sacs à dos fraîchement posés dans notre chambre, nous décidons d’aller humer l’air de la ville qui fait tant parler d’elle. Les rues sont peuplées d’hommes. Certains tiennent des échoppes, d’autres sont arrêtés en groupe et discutent assis, debout, d’autres marchent  d’un pas lent. Où sont les femmes ? Les regards se fixent sur notre passage. L’atmosphère est pesante. Le soleil est en train de se coucher, nous sortons des souks. Nous nous rendons chez Abdul-Rahman, une pâtisserie réputée de la ville, qui deviendra notre havre de paix culinaire durant les vingt-quatre heures passées à Tripoli.
Rentrés à la pension, nous nous posons dans notre chambre. Un coup de feu retentit, puis un deuxième, puis un troisième. Du balcon, nous apercevons la lumière rouge de feux d’artifice. Coups de feu. Silence. Coups de feu. Au balcon voisin, j’aperçois un homme et lui demande : « C’est des coups de feu ? » « Oui, ça arrive souvent ici ». Fin de la conversation.
Plus tard dans la soirée, nous apprendrons qu’il s’agissait de tirs de joie lancés dans le quartier alaouite Jabal Mohsen, à la suite du discours donné par Bachar el-Assad à la télévision. Une grenade a ensuite été lancée dans la rue qui sépare les deux quartiers rivaux, sunnites et alaouites, sans faire de victimes.
Levés tôt le lendemain par les bruits de la rue, nous nous habillons rapidement. Il faut dire que la douche commune de la pension ne donne pas vraiment envie de s’y attarder…
Nous nous rendons à la citadelle Saint-Gilles. Des militaires sont postés de part et d’autre de l’édifice. En partant, nous demandons notre chemin à un militaire. « Mais qu’est-ce que vous faites là sérieusement ? Il n’y a rien à voir à Tripoli. Je suis originaire du Sud, on m’a fait venir là. Ici, les gens passent leur temps à se tuer. C’est triste ! ».


« Les Libanais sont fous ! »
– Vous êtes Français ?
– Oui.
– Vive la France !
Walid est instituteur, il a l’air content de rencontrer des Français. Nous parlons pendant près d’une heure, ou plutôt il nous parle sans discontinuer de la situation politique et sociale de son pays. « Les Libanais sont fous et stupides. Ce pays nous rend fous. Il n’y a aucune justice, c’est la loi du talion ici. Vous voyez cet homme qui vient de passer en mobylette (il désigne un homme à la barbe longue qui doit avoir la cinquantaine, vêtu d’un blouson en cuir noir), c’est le chef du quartier dans lequel vous êtes. Il a a sous ses ordres une cinquantaine de combattants qui règnent sur le quartier. Les musulmans se disent musulmans, ils s’entretuent. C’est fou ! C’est fou ! C’est fou ! La justice n’intervient pas ici, les criminels sont protégés par les partis politiques. Je cherche à quitter le Liban pour m’installer en Allemagne. En attendant, j’accompagne des journalistes étrangers à la la frontière nord entre le Liban et la Syrie. »
Nous sommes heureux d’avoir pu voir Tripoli de nos propres yeux, et heureux d’en repartir.

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Textes, photos et vidéos : Myriam Blal et Maxime Amieux

Bande-son vidéo : Zeid Hamdan

Oncle Youssef

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Dimanche 14 avril, dans le quartier arménien de Borj Hammoud, à Beyrouth.

Maxime prend une photo. Sorti de sa boutique, un épicier me demande l’air faussement énervé « Mais c’est moi qu’il prend en photo ? ». « Non non, c’est la rue et ses belles lumières ». Il est 13h lorsque nous entrons chez l’épicier. Nous n’en sortirons qu’à 14h30 !
Entre temps, nous parlerons beaucoup de religions avec le propriétaire. Il s’appelle Youssef,  ou Joseph en français. Il est chrétien Palestinien.
D’après les textes de loi, Youssef n’a pas le droit d’exercer son métier. Mais il ne cause de soucis à personne, alors les autorités ferment les yeux sur son cas. “Je ne leur coûte rien, c’est moi qui donne à l’Etat, je paie des impôts.”
Des dizaines de personnes entrent et sortent de la boutique.
– Bonjour Oncle Youssef. – Blablabla
– Salut Youssef, je prends un paquet de mouchoirs et une bouteille de Pepsi, je te paie plus tard ça marche ? – Blablabla
Youssef répond avec une attention pour chacun. Il dit « je t’aime » aux femmes, appelle les enfants et les hommes habibi, ce qui veut dire « mon chéri » en arabe. Parfois, il parle arménien.
Youssef est très bien introduit dans le quartier.
“Vous savez, je suis quelqu’un de très simple. Je dis les choses, je parle avec mon cœur.”

Sour, arrêt sur images

Tyr, ou Sour en arabe, est une cité au passé glorieux : d’imposants vestiges romains en attestent. Au 13e siècle, les croisés l’ont assiégée pendant des années. La géographie du lieux et le courage de ses habitants en ont longtemps fait une place imprenable.
Aujourd’hui, Sour est une ville où le temps semble s’être arrêté. Terrains vagues, équipements publics à l’abandon, constructions défraichies… Pourtant, entourée par les flots, Sour n’en reste pas moins un lieu de vie paisible.

Sour est une ville à majorité chiite du Sud du Liban. 100 000 habitants y vivent, Israël est à 20 km, les 4x4 et les Casques bleus de la FINUL sont omniprésents dans la cité pour veiller à l'application des résolutions de l'ONU.

Sour (Tyr, sur la carte) est une ville à majorité chiite du Sud du Liban. 100 000 habitants y vivent, Israël est à 20 km, les 4×4 et les Casques bleus de la FINUL sont omniprésents dans la cité pour veiller à l’application des résolutions de l’ONU.

voiture et château d'eau

palmiers

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Sour est une ville espacée et ouverte sur la mer. Quel contraste avec la densité de Beyrouth ! La nouvelle ville s’arrête au niveau du port, rempli de bateaux de pêcheurs.

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C’est une daurade préparée à la poêle que nous dégusterons chez Élie, un ancien couturier clandestin de la famille royale du Royaume-Uni. « C’est très agréable d’être tailleur pour femmes 🙂 ». Après avoir travaillé plusieurs années en Angleterre puis aux États-Unis, Élie est venu reprendre le restaurant familial situé sur le port, « Le petit phénicien ».

La veille ville de Sour, appelée "quartier chrétien", comporte quelques ruelles aux maisons colorées. La plupart sont inhabitées ou en mauvais état, d'autres sont inachevées. A la pointe de la vieille ville se trouve l'auberge de Walid, Al Fanar, "le phare" en arabe. Une maison de famille millénaire, un îlot de tranquillité pour nous.

La veille ville de Sour, appelée également « quartier chrétien », se compose de quelques ruelles aux maisons colorées. La plupart sont inhabitées ou en mauvais état, d’autres sont inachevées. A la pointe de la vieille ville se trouve l’auberge de Walid, Al Fanar, le phare en arabe. Une maison de famille millénaire, un îlot de tranquillité pour nous.

terrain football

Les balades sur le front de mer se font entre femmes, entre hommes, en famille, entre amoureux. Nous découvrons les visages voilés des femmes. Pendant ce temps, les garçons jouent au football sur un terrain situé près de la mer. "Tu préfères Messi ou Ronaldo ? Le Barca ou le Real ?" Je rate toutes mes passes, j'apprends quelques mots d'arabe. Ils sont surpris de savoir que je n'ai ni voiture, ni maison, ni animal domestique. "Mais pourtant, tu es français !" Ils s'appellent Ali, Mohammed, etc. Des musulmans au cœur du quartier chrétien.

Les balades sur le front de mer ont lieu entre femmes, entre hommes, en famille, entre amoureux. Pendant ce temps, les garçons jouent au football sur un terrain situé près de la mer. « Tu préfères Messi ou Ronaldo ? Le Barça ou le Real ? » Je rate toutes mes passes, j’apprends quelques mots d’arabe. Ils sont surpris de savoir que je n’ai ni voiture, ni maison, ni animal domestique. « Mais pourtant, tu es Français ! » Ils s’appellent Ali, Mohammed, etc. Des musulmans au cœur du quartier chrétien.

Nous discutons avec Cécilia, étudiante en sciences politiques à l'université de Saïda, à 30 km au nord de Sour. Elle souhaite se marier quand elle aura trouvé l'homme qu'il lui faut. Un chrétien, elle préfèrerait - Cécilia est grecque orthodoxe. Elle aimerait s'engager dans l'armée plus tard. A côté de ses études, Cécilia travaille à l'auberge Al Fanar pour gagner un peu d'argent. Au départ, son père ne souhaitait pas que sa fille sorte de la maison pour travailler. "Il préférait que je reste à la maison. J'ai du mettre fin à mon job de serveuse. Lorsque Walid, qui est un bon ami de mon père, m'a proposé de travaillé à l'auberge, mon père n'a pas pu refuser". La jeune étudiante de 21 ans habite chez sa grand-mère depuis le début de ses études, avec sa tante célibataire. Avant de mourir il y a quelques semaines, sa grand-mère lui a demandé de veiller sur sa tante. La jeune femme tient sa promesse en restant à ses côtés.

Nous discutons avec Cécilia, étudiante en sciences politiques à l’université de Saïda, à 30 km au nord de Sour. Elle souhaite se marier quand elle aura trouvé l’homme qu’il lui faut. Un chrétien, elle préfèrerait – Cécilia est grecque orthodoxe. Elle aimerait s’engager dans l’armée plus tard. A côté de ses études, Cécilia travaille à l’auberge Al Fanar pour gagner un peu d’argent. Au départ, son père ne souhaitait pas que sa fille sorte de la maison pour travailler. « Il préférait que je reste à la maison ». La jeune étudiante de 21 ans habite chez sa grand-mère depuis le début de ses études, avec sa tante célibataire. Avant de mourir il y a quelques semaines, sa grand-mère lui a demandé de veiller sur sa tante. La jeune femme tient sa promesse en restant à ses côtés.

Certains Libanais nous avaient déconseillé de nous rendre à Sour pour des raisons de sécurité. Nous avons trouvé une ville calme, entre deux eaux. La dernière guerre est encore proche, la prochaine peut-être pour bientôt. Avec Myriam, nous nous demandons : comment se projeter, comment bâtir des projets dans ces circonstances ?

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Rédaction d’articles depuis une terrasse de l’auberge Al Fanar, pour lieuxuniques.eu !

Textes et photos : Myriam Blal et Maxime Amieux

Beyrouth : découverte en 11 clichés

Istanbul, embarquement pour Beyrouth

Istanbul, embarquement pour Beyrouth.

Un retour au pays pour l'importante diaspora libanaise estimée à quatre millions de personnes. Le Liban compte autant d'habitants.

Un retour au pays pour l’importante diaspora libanaise estimée à quatre millions de personnes. Le Liban compte autant d’habitants.

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A côté des palais arabes et des tours en construction, les habitations délabrées sont omniprésentes dans la ville. Parfois habitées, souvent laissées à l’abandon, beaucoup d’entre elles portent les stigmates de la guerre.

Téléphone ou électricité, les câbles pendent au-dessus de nos têtes

De téléphone ou d’électricité, les câbles pendent au-dessus de nos têtes, à portée de main.

La mosquée Mohammad Al-Amin, financée par l'ancien Premier ministre sunnite Rafic Hariri, assassiné en 2005. A gauche, un bâtiment éventré qui semble abandonné. De part et d'autres, l'un des nombreux chantiers de Beyrouth. Au premier plan, la circulation dense, composée de gros 4x4 et de scooters.

La mosquée Mohammad Al-Amin financée par l’ancien Premier ministre sunnite Rafic Hariri, assassiné en 2005. A gauche, un bâtiment éventré. De part et d’autre, les nombreux chantiers de Beyrouth. Les 4×4, scooters et taxis sont omniprésents dans la circulation beyrouthine.

La SOciété LIbanaise pour le DEveloppement et la REconstruction est controversée. Ses détracteurs la présentent comme un programme au service

La SOciété LIbanaise pour le DEveloppement et la REconstruction (SOLIDERE) est controversée depuis ses débuts. Créée à la suite de « La guerre » (1975-1990), comme l’appellent les Libanais, ce programme dirigé par des entrepreneurs locaux a pour but la réhabilitation du centre-ville de Beyrouth. 120 000 propriétaires et locataires ont été expropriés pour permettre aux investisseurs privés de mettre en œuvre le nouveau schéma directeur de la ville. En échange, ils ont reçu des actions de la SOLIDERE. 265 bâtiments anciens ont été conservés, les autres, abîmés ou non, ont été détruits.

Une après-midi chez Zeid Hamdan, acteur majeur de la scène musicale libanaise

Un après-midi chez Zeid Hamdan, figure de la scène underground libanaise.

Discussion passionnante avec Gaby Jemmal, activiste Palestinien au Liban, sans papiers.

Discussion passionnante avec Gaby Jammal, un journaliste palestinien né au Liban. L’engagement de Gaby pour la cause de son peuple l’a conduit à refuser en 1994 la nationalité libanaise, proposée aux Palestiniens chrétiens réfugiés au Liban.

Le peuple qui s'entretue, l'armée, les communautés religieuses, et le pouvoir. Le Liban d'aujourd'hui selon cet artiste ?

Le peuple qui s’entretue, l’armée, les communautés religieuses, et le pouvoir (réparti entre les trois religions dominantes : chrétiens maronites, musulmans chiites et musulmans sunnites). Le Liban d’aujourd’hui vu par un artiste de rue.

Les galettes, salades et mezzés sont délicieux. Un groupe de 20 amis qui se retrouve pour bruncher ? Une montagne de mezzés. "On en reprendra s'il le faut" se rassure l'un d'entre eux.

Les galettes, salades et mezzés sont délicieux. Un groupe d’amis qui se retrouve pour bruncher ? Une montagne de mezzés. « On en reprendra s’il le faut » se rassure l’un d’entre eux.

Textes et photos : Myriam Blal et Maxime Amieux

Avoir 30 ans… en Italie

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Maristella Rizzo

J’ai connu Maristella lorsque j’habitais à Casablanca au Maroc. Nous étions de simples colocataires, nous sommes devenues amies. Maristella est originaire de Lecce, une ville du Sud de l’Italie. Elle a fait des études de Sciences Politiques à Florence, et a ensuite vécu une année en France.
Après avoir travaillé de 2008 à 2010 pour la chambre de commerce et d’industrie de Milan au Maroc, Maristella décide de passer des concours pour intégrer une école de commerce cotée. Elle est admise à l’ESCP-Paris où elle passe un semestre à Paris, et le deuxième à Londres. Là-bas, elle rencontre Peter.
Fraîchement diplômée de l’ESCP-Paris en 2012, Maristella commence à chercher un travail à Paris. Elle ne trouve pas. Elle élargit sa recherche à l’international, et rêve secrètement de trouver un job à Londres pour retrouver son amoureux anglo-irlandais. Elle redoute de rentrer travailler en Italie. Maristella est finalement embauchée en CDI en février 2012 chez Fiat. A Turin. En Italie. Elle est marketing specialist depuis un an.

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Maristella dans son appartement turinois

A Turin, Maristella vit en colocation dans un grand appartement de 80m2. Il est situé à 15 minutes à pied de l’hypercentre de la capitale du Piémont. Elle paie 300 euros de loyer par mois, charges comprises.

Des chômeurs oubliés par l’Etat, aidés par papa-maman

« Mes deux colocataires, Serena et Simona, ont 30 ans. La première est écrivain, la deuxième se lève à l’aube pour rédiger des synthèses de presse. Serena ne gagne pas sa vie, c’est sa mère qui l’aide financièrement. Sa mère lui paie son loyer, ses loisirs, elle lui paie tout. Le copain de Simona est au chômage, ses parents l’aident à vivre. Il se déplace en Vespa. En Italie, les parents continuent de supporter financièrement leurs enfants jusque très tard à l’âge adulte, c’est une chose courante. Les parents remplacent en quelque sorte l’absence d’aides sociales de l’Etat en faveur des chômeurs. Ici, tu perçois des allocations chômage seulement si tu as des enfants ou si tu te retrouves licencié d’un CDI. Pour tout le reste, il y a la famille. » Le taux de chômage a atteint 37,8% chez les jeunes selon l’Istat, en février 2013 (voir l’article du Monde).

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Une déco très 50’s

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Chambre à coucher

« Dépression collective »
« Lorsqu’il s’agit de se tourner vers l’avenir, les jeunes sont très pessimistes et fatalistes, ils pensent que rien n’est de leur faute, que c’est à cause du système qu’ils ne trouvent pas travail, ils ont beaucoup de mal à assumer leurs responsabilités. Lorsqu’un jeune trentenaire se retrouve au chômage, sa famille va le prendre pour une victime de la mauvaise conjoncture, et va lui verser une pension régulière pour subvenir à ses besoins.
Nous, Italiens, sommes dans un état de « dépression collective » où personne ne s’inquiète. Les jeunes ne sont pas dans l’action, personne te tire vers le haut, te dis « bouge tes fesses maintenant ! » La situation économique t’empêche d’être autonome et en plus de cela, les parents entretiennent le cocon familial et continuent de protéger et d’aider leurs enfants devenus adultes. Ils pensent bien faire. Selon moi, c’est une catastrophe. »

DépressionCollective2 (1024x683)Colocation mon amour
La colocation est une pratique courante lorsque l’on a 30 ans en Italie. La majorité de mes collègues trentenaires et célibataires chez Fiat vivent en colocation. Les studios sont rares et les appartements à louer sont grands. C’est plus pratique et avantageux pour un célibataire trentenaire de vivre en communauté que seul. Non pas par intérêt pour la vie en groupe, mais plutôt par individualisme et recherche de confort dans un grand espace. J’ai une amie diplomate par exemple qui gagne extrêmement bien sa vie et qui vit en coloc. C’est un choix libre et assumé. Dans ma coloc actuelle, il y a trois chambres, une cuisine, une salle de bains, et basta. Nous n’avons pas de pièce à vivre commune pour nous retrouver, faisons des repas séparés et c’est très bien comme ça. J’en suis à ma dixième colocation depuis que je suis étudiante. Le 1er mai prochain, nous rendons l’appart. Serena et Simona vont s’installer chacune avec leur copain. Je dois visiter un appartement demain dans lequel vivent en colocation un frère et une sœur.Turin la nuit (1024x683)Transformation des relations parents-enfants
« Les Italiens se marient très tard, vers 33-35 ans. Récemment, depuis une dizaine d’années, c’est devenu normal d’habiter avec son petit ami sans être marié. Avant, c’était vraiment mal vu. Ma sœur aînée Aurora avait 33 ans lorsqu’elle s’est mariée l’année dernière. Du coup, les parents deviennent grands-parents tardivement, et le fait de soutenir financièrement ses enfants, qu’ils vivent sous le même toit ou dans une autre ville, est une manière pour eux de continuer à assumer leur rôle de parent protecteur. Le départ d’un jeune adulte de la cellule familiale est vécu très douloureusement.
A 30 ans, ma sœur Aurora, a décidé de quitter la maison familiale pour louer toute seule un appartement dans la ville où habitent nos parents, à Lecce. Elle a eu le déclic après avoir goûté à la vie en solitaire lors d’une année passée en Suède. Elle a commencé à chercher un appartement en cachette.

Lorsque mes parents l’ont su, ça a été le drame. Ils lui ont reproché d’être une fille ingrate, lui disant qu’ils s’étaient sacrifiés pour elle et qu’elle n’était pas reconnaissante. »

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De retour de Lecce pour Pâques, Maristella déballe les provisions soigneusement préparées par sa maman

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Un pot de miel, récolté par son père

Ces trentenaires qui émigrent

A côté des jeunes chômeurs entretenus par leurs parents, il existe une autre catégorie de trentenaires diplômés et inactifs. EspressoC’est celle qui décide de braver le sort en allant chercher n’importe quel travail à l’étranger, pourvu qu’elle trouve un emploi qui lui permette de vivre décemment (voir l’article de l’hebdomadaire italien l’Espresso).
« La flexibilité au travail est importante en Italie, il n’est pas rare de voir des jeunes qui travaillent dans des boîtes pendant deux-trois ans avec des contrats renouvelables tous les trois mois. Beaucoup de jeunes actifs en ont ras-le-bol de ces mauvaises conditions de travail. J’ai une amie de 32 ans qui s’est trouvée dans cette situation et qui est partie vivre à Berlin depuis deux ans. Elle fait des petits boulots et ne se voit pas rentrer en Italie pour l’instant.
En tant qu’Italienne, je m’estime chanceuse de ma situation. Je travaille dans une grande entreprise, j’occupe un travail en accord avec mes compétences. Je gagne 1580 euros net par mois. C’est un salaire très correct en Italie. Je vais bénéficier cette année d’une incitation fiscale et ne paierai des impôts que sur 20% de mes revenus. Le gouvernement veut lutter contre la fuite des cerveaux et inciter les Italiens à rentrer au pays.Maristella resto2 (1024x683)On sent la crise depuis un an. Les revenus de mes parents ont diminué entre aujourd’hui et l’année dernière (ndlr : la mère de Maristella est institutrice et son père est secrétaire dans une école. Lorsque ce dernier n’est pas au travail, il produit du miel et du vin rouge « qui fait mal à la tête ! » dixit sa fille).

Je ne me reconnais plus dans les valeurs de mon pays, dans ses habitants et sa classe politique. Je suis rentrée chez moi à contrecœur, je me donne une année pour quitter l’Italie et trouver un travail à l’étranger, à Londres idéalement 😉 ! »

Textes et photos : Myriam Blal et Maxime Amieux

Pourquoi cet article ?

Le dossier « Avoir 30 ans… » a été plébiscité dans le cadre de LieuxUniques.eu, projet de journalisme participatif. Pour en savoir plus…

Résultat des votes !

Vous avez été nombreux à répondre à l’appel. Largement au-delà de nos espérances !

Nous nous engageons désormais à réaliser au moins six reportages, ceux ayant retenu plus de vingt votes.

Les six sujets que nous traiterons pendant notre voyage seront donc :

  • Les traditions insolites,
  • Les différentes façons de prendre l’apéro,
  • Avoir 30 ans,
  • Pratique de la foi et cohabitation des religions,
  • Quelle vision de l’Europe et de la France ?
  • Condition et droits de la femme.

Pour vous remercier, nous vous devions bien un effort de mise en forme, réalisée grâce à infogr.am.

Merci de votre participation, nous comptons sur vous pour la suite !

And the winner is…

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